Nous l’avons déjà abordé par ailleurs, la Fête de la Musique est au fil du temps devenu un événement populaire, à tel point qu’il fait partie des agendas de tout à chacun, marque officielle du début de l’été. Nous avons également souligné que la Fête de la Musique se réalise sous contraintes urbaines et musicales. D’un côté, l’offre urbaine concerne la gestion des moyens de transports, les horaires d’ouverture des lieux publics comme des bars et cafés ; d’un autre côté, l’offre musicale concerne les groupes et les genres musicaux. Mais la première a clairement la main sur la seconde, et cette maîtrise peut donner une fête très organisée et très délimitée. Petite illustration au sein de la ville de Rennes.
Rennes est une ville bien connue et reconnue pour son offre pléthorique de culture, impossible de respirer à partir du mois de mai, il faut tout programmer dans son smartphone, et avec sonnerie reconnaissable s’il vous plaît, sous peine de râter un des nombreux événements : la Fête de la Musique, les Tombées de la Nuit, les Quartiers d’Étés, Rennes en Transat... et j’en passe toute une liste de manifestations plus petites mais plus nombreuses. Rennes est également une ville connue et reconnue pour ses jeudis soirs où les étudiants s’entassent dans la Rue de la Soif, jusqu’à plus soif par ailleurs. Rennes part donc avec un passé tumultueux, et une habitude des institutions de gérer et d’encadrer au mieux tous ces événements. Les autorités rennaises cherchent clairement à maîtriser au mieux les errements des noctambules, et va aller encore plus loin à l’avenir : Le Mensuel de Rennes titrait l’un de ses articles “Rennes serre la vis” dans son numéro de juillet. Et pour la Fête de la Musique cette année, l’organisation est allée loin, très loin...
[Le plan officiel de la Fête de la Musique à Rennes, WIK, 2009]
La première contrainte urbaine est de publiciser l’offre musicale officielle. Il s’agit ici de souligner la difficulté à trouver non pas un mais des programmes officiels, sur le site de la ville ou dans la presse. Il semble que le petit wik soit devenu l’élément de publication unique et officielle. Il est très bien réalisé d’ailleurs, et reflète pleinement notre propos à venir. La carte centrale a été réalisée par la graphiste Émilie Rajalu. Elle est d’ailleurs tellement bien faite que l’équipe du défunt Rennes Infhonet l’avait utilisé l’année passée, avait organisé son plan de route pour la Fête de la Musique, l’avait préparé et organisé bien à l’avance et précisément. Il ne nous a semblé avoir aucune alternative, ni via la presse, ni via la ville, ni même via le site officiel de la Fête de la Musique : 5 manifestations recensées. Une seule source d’information et une belle offre officielle...
La deuxième contrainte urbaine est de centraliser l’offre musicale officielle au sein d’une zone relativement bien délimitée et sécurisée. Pour Rennes, il s’agit très clairement du centre ville autour de la station névralgique de métro Sainte Anne. La carte wik le montre très clairement : la zone rose est sécurisée, et sur la place centrale il y a les postes d’information, de prévention et de secours. Par ailleurs, pas de musique officielle, ce lieu est l’entrée pour tous ceux qui viennent de l’extérieur, particulièrement des parkings des deux côtés de la ligne de métro. La zone est fermée à tout véhicule motorisée, la seule possibilité est de se déplacer en mettant un pied devant l’autre. Tout le monde dans un périmètre sécurisé, cela génère forcément une forte densité humaine mais s’avère relativement plus gérable pour les autorités et pour les spectateurs, tout à proximité !
La troisième contrainte urbaine est de spatialiser l’offre musicale officielle au sein de cette zone, de proposer des hots spots avec deux principales caractéristiques : d’une part, densifier les manifestations, ne laisser aucun moment sans sons ; et d’autre part, proposer des manifestations thématiques, autrement dit chaque place a son propre genre musical. Il y a huit grosses scènes musicales (et quelques 600 musiciens) : les musiques actuelles pour la Place Hoche, la Place des Lices et la Place Saint-Germain, les musiques et danses du monde pour la Place du Parlement, les ensembles vocaux pour la Cour de l’Hôtel de Blossac, et instrumentaux pour le Thabor, les musiques électroniques au Square Hyacinthe Lorette, et enfin un périmètre acoustique et de détente pour la Place de la Mairie. Chaque scène a sa petite spécialité. Cela a deux conséquences encore une fois : d’une part, offrir tout sur place pour les spectateurs, et d’autre part réduire potentiellement les déplacements entre les scènes. Encore une fois, meilleure gestion pour tous, tout à proximité !
La quatrième contrainte urbaine est de temporaliser l’offre musicale officielle au sein de cette zone, de 18h à 2h pour la ville de Rennes. Non seulement ces spectacles se terminent, mais les moyens de transports également : le métro et les bus s’arrêtent à la même heure, les parkings extérieurs également, et le velostar ne prenait ses fonctions que le lendemain matin. Seuls quelques rares bus de nuit demeurent disponibles. Jouer sur les effets de seuils générés par l’offre urbaine pour mieux vider la ville ! Deux heures marque donc la fin de la fête de la musique, son côté populaire, il ne reste plus quelques concerts de rues et de bars, quelques spectateurs et les afficionados de la nuit... Tout à éloigner !
[La valse des balayeuses, Ville de Rennes, 2009]
Et le lendemain, il ne reste plus qu’à effacer les preuves d’une quelconque fête. La ville en a même fait un petit film intitulé “La valse des balayeuses” et un diaporama “Les nettoyeuses” avec explications. On y apprend ce que l’on pressentait mais j’adore l’idée : moins de détritus donc moins de spectateurs (l’effet baccalauréat ?). Aux premières lueurs de l’aube, la ville a la gueule de bois, les sons des festivités laissent place aux sons des balayeuses. Cela marque clairement la fin, les Rennais se lèvent, oublient aussi tôt et passent à autre chose. La Fête de la Musique, appropriation culturelle ou routinisation événementielle ?
[Rédigé avec la participation de Sarah Dulaurier]
